Les mugissements des bovins rompent le calme de cette matinée à Hamo Tefess, un quartier populaire de la banlieue dakaroise. Sous de vastes hangars recouverts de tôles, des dizaines de bêtes mastiquent lentement leur ration de fourrage, de son et de tourteaux. L’air est chargé de poussière, mêlée à l’odeur caractéristique des étables. Dans les allées étroites qui séparent les enclos, des éleveurs circulent sans relâche, brouettes à la main. Les uns remplissent les mangeoires, d’autres renouvellent l’eau des abreuvoirs, inspectent les animaux ou retirent le fumier accumulé au sol. Chaque geste est précis. Ici, rien n’est laissé au hasard.
À Hamo Tefess, chaque ration est soigneusement calculée pour favoriser une prise de poids rapide. L’objectif est simple : transformer des bovins achetés maigres en animaux de grande valeur marchande. Longtemps considérée comme une activité secondaire, l’embouche bovine est aujourd’hui devenue une véritable source de revenus pour de nombreux éleveurs.
Pour Mamadou Lamine Diop, l’embouche bovine est avant tout une histoire de passion. Coiffé d’un chapeau pour se protéger du soleil et vêtu d’une tenue traditionnelle confortable adaptée à son quotidien, il passe une grande partie de ses journées dans les enclos. Il connaît presque chaque animal par son comportement et son évolution.
Après avoir exercé plusieurs métiers, il a finalement choisi de consacrer tout son temps à cette activité.
« Il m’est difficile de dire depuis combien d’années je pratique cette activité. J’ai exercé plusieurs métiers auparavant, mais c’est dans l’embouche bovine que je me retrouve le mieux. C’est pourquoi j’ai décidé d’en faire mon activité principale« , raconte-t-il d’une voix calme, tout en caressant l’un de ses bovins et en surveillant attentivement leur alimentation.
« À certaines périodes, il est plus intéressant d’acheter des veaux. À d’autres, nous privilégions des jeunes bœufs ou des animaux plus âgés. Tout dépend des opportunités. Ensuite, nous les nourrissons pendant plusieurs mois afin qu’ils prennent suffisamment de poids avant leur commercialisation« , poursuit-il.
Le choix des bovins est une étape déterminante. L’éleveur explique qu’ « il faut avoir un œil expérimenté pour identifier les animaux présentant un bon potentiel de croissance« .
Mais derrière cette activité prometteuse se cache une réalité économique parfois difficile. Les coûts de production ne cessent d’augmenter et pèsent sur les exploitations.
Autour des enclos, les sacs d’aliments sont empilés sous un abri. Chaque matin, les éleveurs préparent minutieusement les rations avant de les répartir entre les animaux. Mais derrière cette organisation se cachent des investissements importants. Les emboucheurs expliquent que « l’achat des bovins représente la principale dépense, à laquelle s’ajoutent les coûts de l’alimentation, des soins vétérinaires, de l’eau et de la main-d’œuvre« .
Selon leurs estimations, les charges de production, hors achat de l’animal, varient généralement entre 100 000 et 250 000 FCFA par bovin, selon la durée de l’engraissement et l’évolution du prix des aliments.
Dans son enclos, Ousmane Sarr, un autre jeune emboucheur, n’hésite pas à mettre les mains dans le travail quotidien. Bottes aux pieds et habits parfois couverts de traces liées aux tâches de l’élevage, il vérifie les stocks d’aliments et inspecte ses animaux avant de poursuivre ses activités.
Il estime que le principal obstacle reste le prix des intrants.
« Les aliments pour bétail coûtent de plus en plus cher. À cela s’ajoutent les soins vétérinaires et le prix d’achat des animaux. Il faut disposer d’un capital important avant même de commencer. Beaucoup hésitent à se lancer à cause de ces investissements« , souligne-t-il avec un ton préoccupé.
Les prix des aliments connaissent en effet d’importantes variations. Le sac de son de blé se vend généralement entre 8 000 et 12 000 FCFA, tandis que le tourteau d’arachide coûte entre 12 000 et 18 000 FCFA. Le tourteau de coton peut atteindre 20 000 FCFA le sac et le prix du fourrage augmente lui aussi pendant les périodes de pénurie.
Malgré cette hausse des charges, Ousmane Sarr reste convaincu du potentiel économique de l’embouche bovine.
« Lorsque les animaux sont bien nourris et bien suivis, les bénéfices sont intéressants. C’est une activité qui peut permettre à une famille de vivre correctement, à condition de bien la gérer« .
Pour démarrer une petite exploitation, ils évaluent le capital nécessaire entre un et deux millions de FCFA pour deux à trois bovins, en tenant compte de l’achat des animaux, de leur alimentation et des autres dépenses liées à l’engraissement.
À quelques mètres de là, Cheikh Tidiane Ndiaye supervise le nettoyage des enclos. Il donne des consignes aux employés, vérifie la propreté des espaces et veille au bon déroulement des tâches quotidiennes. Pour lui, l’embouche bovine ne profite pas seulement aux propriétaires des exploitations.
« Nous faisons travailler plusieurs personnes. Certains s’occupent de nourrir les animaux, d’autres assurent le nettoyage, la surveillance ou le transport des aliments. Cette activité crée des emplois et fait vivre de nombreuses familles« .
Comme beaucoup d’éleveurs, il prépare ses animaux plusieurs mois avant les périodes de forte demande, notamment à l’approche d’Achoura, lorsque les prix atteignent leur niveau le plus élevé. À titre d’illustration, les plus beaux taureaux, selon leur poids, leur race et leur état d’engraissement, peuvent se vendre à plusieurs centaines de milliers de francs CFA, voire dépasser le million de FCFA.
« Nous anticipons toujours. Si les animaux sont prêts au bon moment, les revenus sont meilleurs. Mais nous avons besoin d’un meilleur accès au financement et d’un accompagnement plus important pour développer nos exploitations« , ajoute Cheikh Tidiane.
À Hamo Tefess, l’embouche bovine est bien plus qu’une simple technique d’élevage. Dès les premières heures de la journée, les éleveurs enchaînent les tâches : nourrir les animaux, nettoyer les enclos, contrôler leur état de santé et préparer leur mise sur le marché. Derrière ces gestes quotidiens se construit une activité économique qui génère des emplois, valorise les bovins et contribue à l’approvisionnement en viande.
Si la hausse du coût des intrants et les difficultés d’accès au crédit demeurent des obstacles majeurs, les emboucheurs restent convaincus que la filière dispose d’un fort potentiel.
Avec un meilleur accompagnement et des financements adaptés, ils estiment que « l’embouche bovine pourrait devenir l’un des principaux moteurs du développement de l’élevage au Sénégal et offrir davantage d’opportunités aux jeunes en quête d’activités génératrices de revenus« .
GIB
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